Labo 1 - Jour 1

Entrainement de Rugby Féminin

Clermont de l'Oise - Jeudi 27 janvier 2022

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Notre laboratoire de recherche en janvier portait sur la parole féminine empêchée. Il nous semblait important de rencontrer des joueuses de rugby pour explorer la notion de corps empêché. Dans ce sport on passe son temps à trouver des parades : c’est un sport qui arrête, qui bloque, qui plaque…

Et ces jeunes filles, elles courent, elles feintent, elles se relèvent. Elles jouent et en jouant, elles se surpassent. Des joueuses de rugby oui, mais nous avons surtout rencontré des jeunes filles en passe de s’affirmer pleinement.

Texte écrit à quatre mains, retraçant l'immersion pendant l'entrainement / Croquis de Chloé Duong.

On se dit qu’il pleut, qu’il fait froid. Nous sommes pressées, à la bourre...

On arrive sur le terrain en plein air.

Extérieur nuit, lampadaire puissance maximale, le terrain gras, c’est à dire humide, est percé de traces de crampons…

Une scène de cinéma.

(On avait pleins d’idées,

De stratégie. Comment les aborder ces filles-là ?

En fait, il faudra s’assoir et regarder, prendre une leçon.)

Entrée dans les vestiaires. Retour immédiat à l’enfance et le vestiaire de gym, cette même odeur de vêtement propre. Elles sont là. En tenue. Belles comme tout. Souriantes et motivées.

 

(Et là d’un coup, tout change.

On a envie, on les regarde, on les trouve si fortes d’aller dans la nuit se démener en short sur le terrain.

On est pleine d’admiration, ça se sent.)

Elles sont 10, plus la coach, Audrey mais les filles l’appellent Bruce, souvenir du karaté où elle était surnommée Bruce Lee. Ou Bruce Wayne parce qu’elle portait des collants.

 

«  C’est comme au mac do ici ! Venez comme vous êtes ! »

 

Leurs cheveux sont attachés, bandeau quelques fois, lunettes même. Beaucoup d’habits noirs. Des grandes chaussettes, comme des mi-bas. Un Poum-Poum short, des coupes de cheveux stylées : nattes, tresse, chignons, mèches.

 

« Merde j’ai oublié de me démaquiller »

 

(Nous, on se cale sur un petit banc couvert sur le côté du terrain : blanc, en fer, froid. Le banc de touche.

On s’y colle toutes les 4 ensemble, chacune a son carnet.)

Les 10 joueuses obéissent avec beaucoup de joie à des exercices pénibles et exigeants.

 

« Ça va, c’est chaud les épaules ? »

« Tu vas me décoiffer. »

« Je vais te mettre de la terre partout. » / « C’est pas grave. »

«  Qui veut faire les cobayes ? »

« Amusez-vous ! »

«  à quatre pattes, à plat ventre »

Bruce, la coach trouve un ver de terre, une de joueuses court à l’autre bout du terrain de peur.

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( Comment aimer se rouler comme elles le font dans la boue

et ne pas aimer ce qui en sort ?

Est-ce que les trous dans la terre fait par les crampons sont des portes de sortie ou d’entrée du sous terrain, des galeries qui doivent se dessiner sous le gazon.

Est-ce que les vers de terre jouent au rugby eux aussi ?

Est-ce qu’il y a des vers de terre féminin ?

Quand le corps des filles se plaque au sol, quand elles font des pompes, quand elles s’allongent au sol, est ce que les vers de terre sentent les secousses du plaquage ? )

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« Les protèges dents quand vous passez au plaquage. »

« Beh la dernière fois….shrush pouuuhbdhuzscjue »

« Alors là, faut que tu apprennes à parler avec un protège-dent ! »

 

Les genoux terreux, les joues rougies, le rire face à la chute, les rires tout le temps.

La puissance. 

Pas le droit de mettre les mains dans les plaquages. C’est un jeu d’épaules. Elles peuvent rouler des mécaniques, elles ont de quoi !

Faut avoir les épaules solides. 

Pied à l’inverse de la tête sur le côté pour avoir la puissance de la poussée. On reconnaît un plaquage mal fait quand on a un côté de préférence, quand on plaque toujours du même côté.

 

« Attention, moi ça m’a valu deux côtes cassées »

 

et puis il faut pousser de bas en haut.

 

« Prenez l’habitude d’attraper la cuisse »

 

Ca chute.

 

(Peur… Peur de la chute.)

 

Ça tombe mais bien. L’une donne des conseils à l’autre, solidaire.

Ça boit. Ça, c’est un groupe, une équipe. Ça, c’est une meute.

Les corps fument dans la brume, halos chaleureux de présences sur ce terrain illuminé.

Deux des filles se prennent dans les bras.

 

« Des bisous, des câlins, c’est bien la période pour faire ça les meufs… »

 

Et c’est reparti !

 

« Les filles s’il vous plait, vous comprendrez en le faisant, mais si vous le faites pas, ça va pas marcher. »

« Jeu ! »

 

 

 

(Curieux ce sport où on dit JE tout le temps…)

 

Le ballon est ergonomiquement fait pour NE PAS être attrapé, et enfin arrive le final de l’entraînement : le match.

N°7 attaque, elle est rageuse.

 

« Continue à jouer, Vas y ! Vas y ! »

« Euh sinon tu accélères ou comment ça se passe ? »

« Monte ! Monte ! Monte ! mets le pressing ! »

« levez la tête, baissez pas les bras »

« Gauche, Droite, si vous vous plantez c’est pas grave, ça vous apprend à la reconnaître : la droite de la gauche je veux dire. »

« J’y vais, j’y vais mais monte ! »

 

 

 

 

 

  

 

« Allez, en courant ! »

« Heennn en match, Bruce elle t’aurait mis K.O »

« Joue ! Joue ! Joue ! »

« Allez ! Levez la tête, vous y arrivez , vous progressez !  Baissez pas les bras . »

« Arrêtez de regarder le ballon, chercher la personne en face de vous et les espaces libres. »

« Nickel c’est ce que je veux. On continue sur cette lancée. Plus fort ma grande mais c’est ça. »

Tant de souffles, tant de rires, tant d’élans…

Fin de séance.

Clap de fin.

Retour aux vestiaires.

 

Et pour nous, l’impression de nous être imprégnées de cette énergie vitale que ces 10 joueuses ont lâchée ce soir-là.

Oui.

Ce soir-là, on a gagné.

On a toutes gagné.

« Vous voyez qu’il y a personne devant vous, vous devez appeler, dire que c’est vous qui avez une ouverture. »

« C’est la première fois que j’en entends une appeler ! »

« Garde ! Garde le ! »

« Monte ! Monte ! Continue à jouer ! »

« Arrêtez de regarder le ballon, vous regardez la personne en face de vous quand vous êtes en défense, et vous regardez les espaces libres quand vous êtes en attaque »

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Qu'est ce que ça vous apporte le rugby dans votre vie quotidienne ? 

"De la confiance en soi, on apprend à communiquer pendant les entrainements donc à l'oral on est plus à l'aise en cours."

Comment vous dites, rugbywomen ? 

"Normalement non, mais on aime bien ça fait super-héros !"

Encore un peu de patience, la suite de l'interview très prochainement...